Procès

Publié le par Gerald

Saddam Hussein, pictured shaved after his arrest
Saddam Hussein, un procès sous influence, par Barry Lando
Le cirque des Américains...
 

Le Monde, 18 ottobre 2005

Le 13 décembre 2003, les troupes américaines tiraient Saddam Hussein de la tanière exiguë dans laquelle il se cachait. Dans un article écrit à chaud pour Salon.com, je présumais que bien des gens importants de par le monde, plutôt que de se réjouir de voir finalement l'ancien tyran irakien capturé vivant, auraient préféré le voir mort. Cela aurait fourni une fin de l'histoire bien nette. Il n'y aurait pas eu besoin d'un procès.

En effet, le procès de l'ancien dictateur avait tout pour devenir un épouvantable cirque médiatique planétaire dans lequel les plus hauts dirigeants de ce monde, passés et présents, se retrouveraient en position de coaccusés pour complicité dans certains crimes contre l'humanité commis sous le règne brutal de Saddam. La chose aurait été aisément plaidable pour les défenseurs de Saddam Hussein.

Parmi ces dirigeants figurent notamment les présidents américains Jimmy Carter, Bill Clinton, George Bush père et fils, l'ancien premier ministre britannique Margaret Thatcher, Jacques Chirac, le roi Hussein, le prince Fahd, sans compter les fonctionnaires qui dirigeaient les affaires étrangères, la défense et les services de renseignement de leurs pays respectifs.

On pourrait ajouter à ces dirigeants une liste sans fin d'hommes d'affaires américains et étrangers ainsi que des banquiers, des magnats du pétrole et les marchands d'armes du monde entier qui ont amplement profité des affaires faites avec le régime de Saddam, certains en fermant les yeux sur ce qu'il mijotait, d'autres en le sachant pertinemment.

Si, pécheurs par action et par omission, ils ne lui avaient pas fourni armes, financements, renseignements et soutien diplomatique, Saddam n'aurait jamais pu commettre autant d'horreurs.

Longtemps je me suis demandé de quelle façon les Américains et leurs alliés irakiens se débrouilleraient pour éviter que le procès de Saddam ne se transforme en une chronique explosive du cynisme et de la cupidité qui ont façonné l'histoire de l'Irak moderne. Dieu sait que Saddam et ses hommes de confiance, comme son ex-ministre des affaires étrangères Tarek Aziz, doivent avoir des histoires fascinantes à raconter sur les accords clandestins qu'ils ont passés durant toutes ces années avec les hauts dirigeants politiques et les grandes entreprises du monde entier.

Les Américains et leurs alliés irakiens, cependant, ont discrètement résolu le problème du procès Saddam. Tout d'abord, en décidant d'éviter la juridiction d'une Cour internationale ou d'un groupe de juristes indépendants. A la place, ils ont établi leur propre Tribunal spécial irakien. Puis, selon les règles de ce tribunal, ils ont stipulé que seuls des citoyens et des résidents irakiens pouvaient y être jugés. Ce qui veut dire par exemple qu'il n'est pas question que les avocats de Saddam essaient d'assigner George Bush père à comparaître pour lui demander pourquoi, en février 1991, il a appelé les Irakiens à se soulever contre Saddam et, quand ils l'ont fait, a donné l'ordre aux soldats américains stationnés tout près de refuser leur aide aux rebelles, de détruire d'énormes stocks d'armes pris aux troupes irakiennes au lieu de les leur donner, et de permettre aux hélicoptères de Saddam de décimer les insurgés et de massacrer des milliers de chiites, hommes, femmes, enfants. Non, cette embarrassante série de questions ne serait pas admise par ce tribunal irakien. Les chefs d'Etat américains ne sont ni citoyens ni résidents de l'Irak.

La même logique s'appliquerait au gazage par Saddam de milliers de Kurdes à Halabja, en 1988. Il n'y a aucun moyen, selon les règles de ce tribunal, qui permette aux avocats de Saddam de faire remarquer que les armes chimiques irakiennes étaient fournies principalement par des sociétés françaises, belges et allemandes, dont les ingénieurs et chimistes savaient exactement ce que Saddam préparait. Ni que les Etats-Unis avaient précédemment fourni à Saddam des images satellite leur permettant d'attaquer les troupes iraniennes avec des armes chimiques ; ou encore que, durant des années, les Etats-Unis et leurs alliés ont bloqué les campagnes internationales visant à faire condamner Saddam pour son utilisation du gaz moutarde et des gaz neurotoxiques.

Voilà pour la théorie. Mais admettons qu'en réalité le procès étant diffusé en direct dans le monde entier Saddam Hussein tente de contourner ces règlements et explore la question de la complicité américaine ou française. Les juges irakiens seront-ils capables de l'empêcher de s'exprimer sans discréditer tout le procès, qui apparaîtrait alors comme fabriqué de toutes pièces ? Les juristes irakiens les plus expérimentés ayant été disqualifiés à cause de leurs liens avec l'ancien régime du Baas, l'expérience professionnelle de la plupart des Irakiens composant ce tribunal est extrêmement limitée. Peu ont eu à traiter de grandes affaires criminelles, et jamais à l'échelle des meurtres en série de Saddam Hussein.

Conscients de ces risques, les Américains qui sont les sponsors de ce tribunal ont fait en sorte que ces juristes irakiens reçoivent une formation spéciale sur la façon de mener le procès afin d'éviter que des questions secondaires ou "hors sujet" soient soulevées. De plus, des conseillers américains seront certainement là, juste hors du champ des caméras, prêts à dispenser leurs conseils. Pour empêcher une éventuelle manoeuvre de Saddam Hussein qui pourrait chercher à créer des drames dans la salle d'audience, les règles qui viennent d'être établies pour ce tribunal obligent l'ex-dictateur irakien et ses coaccusés à utiliser des avocats. Pas question pour eux de procéder au contre-interrogatoire des témoins ou d'assurer leur propre plaidoirie.

En outre, ce procès ne verra pas s'affronter un procureur représentant le gouvernement et les avocats représentant Saddam et ses coaccusés. La procédure sera menée par un magistrat qui interrogera d'abord lui-même tous les témoins, avant de les passer à la défense et aux avocats des plaignants dont les questions seront beaucoup plus limitées.

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