Hypermarchés?

Publié le par Gerald

Comment des hypers
détruisent des emplois
Par Christian Jacquiau

 

La grande distribution va recruter 26500 personnes en 2005. Un chiffre qui ne dit pourtant rien des emplois détruits dans le commerce, des jobs délocalisés dans l'industrie ni de la pauvreté dans l'agriculture.

Chaque jour qui passe égrène son chapelet de délocalisations. Dans ce climat morose, la distribution annonce plus de 26500 postes à pourvoir en 2005 ! La presse reprend en choeur : 7 000 chez Carrefour, 5 000 chez Auchan, 1000 chez ED...
Ce discours de conquête masque une tout autre réalité : celle de recrutements motivés pour l'essentiel par un turn-over ultrarapide, véritable maladie endémique de la grande distribution. Mais aussi par un accroissement du nombre de points de ventes autorisés, aboutissant à accroître chaque année la surface de vente de quelques 3 millions de mètres carrés !
On détruit en silence d'un côté, on communique sur les recrutements liés aux nouvelles implantations de l'autre.
Pourtant, "recrutement" ne signifie pas toujours "création d'emploi" . Pour preuve, Monoprix recrute pour faire face à une forte croissance... de départs en retraite prévue entre 2004 et 2008. Dans son étude d'impact du projet de centre commercial d'Aubervilliers, un fief communiste, la délégation de Paris de la chambre de commerce estimait en septembre 2000 que 4 commerces sur 10 pourraient disparaître et que 1130 emplois seraient menacés. Pour ne parler que des suppressions directes. Un emploi créé en grande surface, c'est 3 à 5 emplois détruits ailleurs. Destruction dont on ne parle jamais.
Pour le seul troisième trimestre 2003, 4900 emplois ont disparu dans le commerce de détail dans l'ensemble du pays.
Face à ces destructions massives, l'argument de la création de postes d'hôtesses de caisse fait de moins en moins illusion. D'autant qu'elles s'accompagnent, dans le même temps, d'une véritable désertification industrielle : entre 1985 et 2004, l'industrie a perdu 1 million de postes (de 4,8 à 3,8 millions).

Une situation d'abus de position dominante

De combien d'emplois détruits la grande distribution est-elle responsable ? Personne n'a jamais cherché à le savoir, alors même qu'elle a refondé toute la chaîne producteur-consommateur sur un seul et unique critère : le prix. Voilà, par exemple, ce qu'écrit le sénateur UDF Jean Arthuis, ancien ministre des Finances, dans la revue Futuribles : "Le combat permanent pour casser les prix d'achat à travers des centrales d'achats [...] permet d'écraser les prétentions de leurs fournisseurs, tout en ménageant les marges des distributeurs. Les pratiques les plus contestables se répandent, marges arrière exorbitantes, menaces de déréférencement, chantages sordides. Nous sommes en face de véritables abus de position dominante. Les pouvoirs publics ne s'en émeuvent pas, car les prix vont baisser et les consommateurs, à défaut de travailler pour produire ce qu'ils consomment, se réjouiront de ces aubaines. [...] Les industriels tentent de résister, recherchent désespérément des gains de productivité, puis disparaissent ou délocalisent."
Le monde agricole, lui, subit des crises à répétition qui ne sont pas que conjoncturelles : 25 % des paysans ont un revenu inférieur au RMI, 40 % disposent de moins du Smic pour vivre ! Toutes les vingt minutes, un paysan français doit quitter sa ferme, toutes les trois minutes en Europe. Pendant ce temps, la PAC (Politique agricole commune) subventionne les plus nantis. En Espagne, 150 000 clandestins travaillent pour une rémunération horaire de 2,41 € . De Forcalquier à Gap, des travailleurs fantômes dorment sous des bâches en plastique et "travaillent par 50°C sous des serres où flottent les pesticides pulvérisés sans protection". Tout ça pour alimenter les linéaires de nos distributeurs préférés. L'effet est ravageur.
Dans les hypermarchés et les supermarchés, la situation n'est guère plus enviable. Déjà précarisées et sous-payées, soumises à des contraintes horaires insupportables, les caissières (qui représentent aujourd'hui l'essentiel des effectifs de la distribution) devraient être amenées, elles aussi, à disparaître. Remplacées par des caisses automatiques. Une puce électronique a déjà pris place sur les étiquettes des produits que nous achetons. Officiellement pour éviter le vol. En fait pour permettre au client de se débrouiller sans caissière. La puce contient bien plus d'informations que les codes-barres. Finies, les manipulations à la caisse. On arrête son Caddie sur l'espace repéré au sol. Des rayons le traversent de part en part. Et l'addition est faite.
Parallèlement, un nouveau concept, baptisé "magasin de convenience", fonctionnant sans aucune intervention humaine, apparaît çà et là au cœur de nos villes. Ils fleuriront bientôt dans nos campagnes. Ces énormes distributeurs automatiques n'ont besoin que 35 m2 et de 5 m de vitrine pour trouver leur place dans notre paysage quotidien. La garantie, pour les exploitants, de ne pas débourser un seul centime en charges sociales. En deux ans, l'investissement est rentabilisé !

Une régression sociale sans précédent

La grande distribution est un formidable accélérateur de la mondialisation néolibérale. Au nom de la libre concurrence et des prix bas, nous en sommes arrivés à accepter, sans broncher, une régression sociale sans précédent. Après soixante années de croissance et de création de richesse... la France n'aurait plus les moyens de sa protection sociale : trou de la Sécu, excédents de charges et trop-plein de dépenses publiques. Mais au fait, quel est le problème ? Trop de prestations ou... trop peu de recettes ? Moins de commerçants et d'artisans, moins de paysans, moins d'emplois dans les entreprises, c'est au final moins de cotisations salariales et patronales. Donc moins de retraites, moins de prestations sociales et moins de services au public. Commerce, industrie, agriculture, services... les mêmes causes produisent les mêmes effets. Nous sommes loin du débat poujadiste opposant le petit au grand commerce. Le sujet de la grande distribution est transversal. Désormais, étudiants, retraités, fonctionnaires, professions libérales, paysans, commerçants, artisans et chefs d'entreprise sont sur le même bateau. Il s'agit là d'un véritable choix de société. Un jeu dans lequel le chacun pour soi ne peut que conduire au naufrage collectif. Mais le capitaine, comme l'équipage, regarde ailleurs. Et l'orchestre, inlassablement, continue à jouer "l'hymne à la consommation". Son unique partition.

Christian JACQUIAU
christian.jacquiau@club-internet.fr


Evolution du commerce de proximité en France de 1966 à 1998.
 
Nombre d’entreprises
Evolution 1966 / 1998

Type de commerce

1966

1998

+

-

Boulangerie - pâtisserie

40 200

22 400

17 800

Boucherie

50 500

14 700

35 800

Poissonnerie

4 700

2 100

2 600

Charcuterie

12 700

6 400

6 300

Epicerie, alimentation générale

87 600

13 800

73 800

Crémerie - fromagerie

4 600

1 100

3 500

Commerce de fleurs

5 900

9 900

4 000

Librairie, commerce de journaux

13 200

11 900

1 300

Horlogerie - bijouterie

8 900

3 800

5 100

Commerce de chaussures

9 000

4 300

4 700

Commerce de vêtements

47 900

27 500

20 400

Commerce d’appareils électroménagers

8 100

5 500

2 600

Quincaillerie, coutellerie

9 300

5 000

4 300

(source : LSA - n°1758 - 7 mars 2002)

L'AGCS dans les grandes surfaces ne va rien arranger

L'Accord Général sur le Commerce des Services (AGCS ) est l'un des plus redoutables accords de l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC), contraignant les pays membres à négocier jusqu'à la privatisation de tous leurs services publics. Parmi ses objectifs figure la levée de toutes les barrières au libre exercice du commerce mondial. Avec en ligne de mire : le droit du travail et la protection sociale ! Chaque branche d'activité est appelée à identifier les freins au développement des affaires dans son secteur. Les distributeurs n'ont pas été en reste : "La distribution, étant grosse consommatrice de main-d'œuvre (…) Les prescriptions en matière de nationalité applicables au personnel empêchent les entreprises de réduire au minimum les coûts de main-d'œuvre en recrutant à l'étranger".
En clair : "nous voulons pouvoir recruter des caissières au Pakistan, en Slovénie ou ailleurs, et les rémunérer selon les obligations et minima sociaux en vigueur dans leurs pays d'origine".

Christian Jacquiau

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Sur le même sujet :
Les coulisses de la grande distribution, conférence de Christian Jacquiau en MP3 (23Mo)
Planète en danger : Stop à l'AGCS

Sources
Première publication de cet article paru dans
Marianne n°400 Semaine du 18 décembre 2004 au 24 décembre 2004

http://www.marianne-en-ligne.fr/archives/e-docs/00/00/29/F8/document_article_marianne.md

Publié dans Economie

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