Un berger lydien du nom de Gygès avait découvert dans un souterrain une énorme cheval de bronze. Il parvint à s'y introduire, ce qui démontre sa curiosité d'esprit , et il y découvrit le squelette d'un homme d'une stature extraordinaire dont l'os de l'index portait encore un chaton serti dans un anneau d'airain. Quelle ne fut pas la surpris de notre berger de découvrir que la pierre précieuse rendait son porteur invisible quand elle était tournée vers l'intérieur de la main ! Gygès en fit l'arme de la politique secrète qui allait écrire l'histoire du monde : il tua le roi sans que la victime eût seulement aperçu son agresseur, épousa sa veuve et monta sur le trône.
Comment l'anneau de Gygès rend-il invisible la vassalité de l'Europe ? Comment cette veuve a-t-elle épousé un berger américain?
Depuis vingt-cinq siècles la pensée critique s'était révélée le moteur d'une civilisation de l'intelligence ; depuis vingt-cinq siècles, tous les progrès mondiaux de la raison avaient conduit au décryptage des fantasmes collectifs que sécrète l'encéphale des évadés de la zoologie. A l'heure où un nouveau Churchill n'annoncerait que " du sang, de la sueur et des larmes " aux anthropologues réduits à errer sur une planète livrée à des cosmologies mythiques, il est temps de nous demander si le Vieux Continent se laissera arracher des mains le sceptre des sacrilèges du "Connais-toi".
Puisse l'étude de l'anneau du Gygès américain faciliter l'évasion de la philosophie du cheval de bronze enfoui dans les souterrains de l'Europe.
1 - Ulysse et le Cyclope
2 - L'anneau de Gygès
3 - Les preuves expérimentales de la puissance de l'anneau
4 - Notre cerveau d'enfants
5 - La première crise mondiale du cerveau simiohumain
6 - Que signifie " penser par soi-même "
7 - Quelle balance fabriquerons-nous ?
8 - La psycho histoire américaine
9 - Retour à Dominique de Villepin
10 - L'eucharistie américaine
11 - L'anneau de Gygès de Nicolas Sarkozy
12 - L'explosion de la laïcité dans un christianisme d'Etat
13 - La menace sarkozienne d'une disqualification intellectuelle de la République
14 - Ulysse et l'avenir intellectuel de l'Europe
1 - Ulysse et le Cyclope
Les lecteurs de ce site se souviennent sans doute, s'ils ont bonne mémoire, de ce qu'à l'époque de son ouverture, en mars 2001, la gesticulation hollywoodienne américaine sur la scène internationale changeait déjà l'histoire du monde en un film à grand spectacle ; mais les auteurs de cette superproduction n'avaient pas encore réussi à intégrer toute l'imagerie théologique de l'humanité à leur scénario. Le lion rugissant de la M.G.M. réduisait encore la fonction rédemptrice de la Maison Blanche au rôle d'un Polyphème qu'elle chargeait de brandir dans le cosmos la menace d'une guerre des étoiles dirigée contre Personne .
Mais si l'on entend élever l' empire des Atlantes au rang de géant en campagne sur le globe terrestre tout entier, il est nécessaire de mettre la main sur les clés des trois monothéismes ; car ces guerriers de l'humanité dans l'imaginaire ont réussi les premiers à mettre en scène et à théoriser le vieux manichéisme perse, qui illustrait un combat aussi impitoyable qu'éternel entre le Bien et le Mal . On sait que ces Titans du ciel ne sont entrés dans le film que le 11 septembre 2001 . Six mois avant cet événement, je soulignais que le simulacre de la guerre des étoiles ne débouchait encore que sur le vide, mais que l'empire américain allait s'appliquer à étoffer sa croisade à l'école des événements qui allaient fatalement se précipiter au secours de sa théologie de la politique - ce qui était indispensable pour rendre biblique la conquête militaire de la rive sud de la Méditerranée et hautement démocratique la captation des puits de pétrole de l'Irak.
Depuis lors, quel chemin parcouru par les scénaristes de la MGM ! En octobre 2004, M. Dominique de Villepin prenait acte de la mutation cérébrale du prédateur aux mains nues, donc de l'apparition du masque théologique que le cynisme des empires arbore depuis Constantin : " Pour la première fois de leur histoire les Etats-Unis prétendent fonder leur suprématie autant sur leur supériorité militaire que sur les valeurs dont ils sont porteurs ; une conjonction inattendue entre unilatéralisme et messianisme se dessine. " (Dominique de Villepin , Le Requin et la mouette, Plon, Albin Michel , 2004, p. 58) Dès lors, l'alliance de la foi avec la guerre devenait inévitable : " Après s'être engagés en Extrême Orient , les Etats-Unis rêvent désormais de remodeler le monde arabe du Maghreb au Moyen-Orient, cette nouvelle poudrière que ses réserves pétrolières rendent cruciale pour les intérêts de l'Occident. " (p. 102)
Polyphème se changeait en requin et Ulysse en mouette . L'anthropologie critique débarquait dans l'interprétation officielle de l'histoire du monde réel. Les dieux dichotomiques d'Athènes et de Rome avaient illustré, eux aussi, le double emploi du cerveau d'une espèce vouée à magnifier des prédateurs vêtus de lin blanc. La science historique s'articulait enfin avec l'étude psychobiologique d'un vivant dont l'évasion angélique de la zoologie avait rendu rêveur l'encéphale. Le vieux récit homérique se révélait un fidèle décalque de l'histoire biphasée d'un animal devenu bipolaire par un verdict de la nature.
C'est dans ce contexte anthropologique qu'il convient d'étudier la réélection de G.W. Bush. Ce séraphin, dont le ciel est armé jusqu'aux dents, éclaire le genre humain d'une intelligibilité nouvelle. Si Clio donne désormais une tournure hollywoodienne - Holly-wood signifie " bois sacré " - aux croisades du Moyen-Age, ce tournant de la science historique répond au débarquement des trois mythes du salut dans le temps armé des Etats . Bush se présente sous les traits d'un rédempteur bancal : chargé des constater l'accomplissement censé effectif des promesses salvatrices dont les démocraties évangélisatrices n'étaient encore que les messies virtuels, il est condamné à en camoufler l'échec sous un discours obstinément catéchétique. Il revenait à l'Amérique d'enfanter un acteur suffisamment simple d'esprit pour faire couler à nouveaux frais le destin des nations dans le creuset pastoral du récit originel de la délivrance du Mal et du Péché . Aussi n'est-il pas question d'en accuser la personne de G.W.Bush, qui n'est qu'un témoin paradigmatique des chromosomes politico-religieux de l'humanité onirique d'aujourd'hui.
Les dirigeants du monde prennent tantôt une légère avance intellectuelle sur leur temps, tels Périclès, Marc-Aurèle, Vespasien, Hadrien, tantôt un grand retard sur les élites cérébrales de leur siècle, tels Caligula, Néron, Hitler, Staline, Bush. Mais, le plus souvent, ils présentent une image tellement saisissante de l'étiage cérébral de la masse de leurs contemporains qu'ils font figure de porte-drapeaux de la cécité intellectuelle de leur siècle. Aux yeux de l'anthropologie critique, ces effigies sont des miroirs parlants. Ils synthétisent éloquemment le modèle mental prédominant au cours de leur règne. Cessons de traiter les hommes d'Etat les plus ordinaires en boucs émissaires d'une minorité un peu plus pensante qu'eux : cela brouille leurs traits au point d'interdire à la science anthropologique de porter un regard spectral sur l'histoire et la politique.
2 - L'anneau de Gygès
Depuis mars 2001, je n'ai cessé de souligner qu'un siècle après la séparation de l'Eglise et de l'Etat, la méthode historique est frappée de mort cérébrale. Son encéphalogramme plat résulte d'une entière méconnaissance de la nature psychobiologique des empires et des lois qui président à leur expansion à la fois physique et mythologique. L'analyse de la faillite de la recherche sur une espèce onirique conduit à la radiographie de la pauvreté cérébrale d'un "Connais-toi" encore incapable d'entrer dans la véritable postérité de Darwin et de Freud.
Quand des nations qui se prétendent vertueuses mettent leurs armées au service de l'occupation militaire d'un pays écrasé sous les bombes d'un empire prédateur; quand des démocraties censées fondées sur les " droits de l'homme " acceptent que leurs soldats servent de blasons trompeurs à un conquérant désespérément à la recherche de la légitimation éthique qui lui fait défaut, quand elles se déclarent honorées de voir leurs forces se placer sous le commandement cruel d'un maître du monde soucieux seulement de s'approprier la bannière de la morale universelle que brandiront ses vassaux, alors un viol sauvage du droit international étend à toute la terre le joug de l'iniquité.
Certes, l'humanité avance de siècle en siècle avec un bâillon sur la bouche. Au Moyen-Age, vous étiez brûlé vif si vous souteniez que le pain et le vin de la messe ne se changent pas en la chair et le sang des barbares sur l'autel ; au XVIe et au XVIIe siècle, vous subissiez ce triste sort si vous arguiez que la terre tourne sur elle-même et autour du soleil ; au XVIIIe, si vous fredonniez une chanson grivoise sur le passage d'une procession ou si vous doutiez du récit du déluge . Le XIXe a connu un instant de répit, mais pour le motif qu'il a fallu s'armer de patience le temps que l'histoire changeât de bûcher ; puis, au XXe, vous étiez exterminé si vous doutiez de la parole de Staline ou de Hitler , de Mao ou de Pol Pot. Et pourtant la vérité progressait encore sous son bâillon. Aujourd'hui, la question a changé de nature, parce qu'il s'agit d'expliquer le prodige nouveau qui rend la vérité à la fois spectaculaire et frappée d'invisibilité sur toute la terre, ce qui exige la pesée de la pierre précieuse qu'était l'anneau de Gygès des Anciens.
On sait que cet anneau prodigieux rendait invisible son propriétaire. Pour produire ce miracle, il suffisait d'en retourner le chaton. Comment se fait-il que ce joyau exerce désormais ses pouvoirs à l'échelle internationale ? Comment se fait-il qu'il rende non seulement l'Amérique invisible à ses propres yeux et aux yeux du monde entier, mais également l'Angleterre et l'Europe?
Pour prendre la mesure de la cécité politique plus extraordinaire encore qu'aurait produit l'anneau de Gygès si John Kerry avait été élu à la Maison Blanche, il suffit d'observer les effets aveuglants que l'élection de G. W. Bush a exercés instantanément sur une Europe pourtant engagée, du moins en apparence, dans la lutte pour la reconquête de son cerveau. Certes, le spectacle des prosternements en chaîne des gouvernements occidentaux devant le sceptre américain que la victoire de John Kerry aurait orchestrés a été évité de justesse, parce que les contrefaçons de droite de la sainteté politique dont les démocraties sont créditées se révèlent plus spectaculaires que celles de la gauche. Il en résulte que la capacité du bijou fascinatoire de provoquer la cécité des humains par milliards rencontre quelques obstacles chaque fois que le parti républicain remporte les élections, tandis que les sortilèges qu'exerce l'alliance de la politique avec le mythe de l'évangélisation de la terre résistent à toutes les opérations de désenchantement de la dame Dulcinée des modernes, la démocratie.
3 - Les preuves expérimentales de la puissance de l'anneau /http%3A%2F%2Fperso.wanadoo.fr%2Faline.dedieguez%2Ftstmagic%2F1024%2Ftstmagic%2Ftriangle.gif)
Dans Marianne, Jean-François Kahn déplorait que John Kerry n'eût pas été élu à la présidence des Etats-Unis , comme si son entrée à la Maison Blanche aurait entraîné le retrait spontané des troupes américaines de l'Irak. Mais les préparatifs de la Conférences du Caire ont aussitôt démontré que la conquête par les armes d'une nation de vingt-cinq millions d'habitants entend faire reconnaître sa légitimité aux yeux du droit international et dénonce d'avance la résistance à l'occupant comme une profanation du statut théologique de l'Amérique.
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Mariali: "Le bon truc pour exporter le fardeau c'est d'être aimable et poli avec les clients"
Mme Condoleezza Rice sera une seconde Mme Albright , la solution du conflit israélo-palestinien se trouve d'ores et déjà renvoyée aux calendes grecques et G. W. Bush se rendra solennellement à Bruxelles en janvier afin de renforcer l'Europe de l'Angleterre et de ses satellites aux côtés de M. Barroso, son complice au sommet des Açores, devenu entre temps le Président de la Commission européenne. Dans le même temps, la Maison Blanche réitère l'expression de sa volonté de " remodeler " le monde arabe du Maghreb à l'Asie centrale. Le dernier exploit de l'anneau de Gygès est de rendre invisibles jusqu'aux pitreries de l'histoire. C'est pourquoi le candidat démocrate a bien pu " venir au rapport " avec des accents guerriers. C'est pourquoi il a beau avoir plaidé qu'il serait un bien meilleur général que le Président des Etats-Unis en exercice, rien n'a diminué l'omnipotence d'un anneau qui a réussi à faire croire au monde entier que le parti démocrate mettrait fin à la course du Continent européen vers sa vassalisation ?
Je rappelle que le 14 mai 2004, mon article L'inconscient religieux américain aux prises avec la torture a été tardivement traduit en américain The religious American unconscious caught in the trap of torture et qu'il figure désormais sur le site http://www.uncommonthought.com. Dans ce texte, je rappelais qu'à la suite de l'exécution d'un otage américain par un groupuscule de résistants comme il en prolifère fatalement dans les guerres asymétriques, John Kerry s'était écrié : " Maintenant, nous savons que nous devions y aller. "
A peine le résultat des élections avait-il été proclamé que Bush et Kerry ont convenu qu'ils tourneraient tour à tour le chaton de l'anneau, parce qu'il fallait éviter que l'empire parût divisé dans son combat pour l'invisibilité de ses conquêtes : plusieurs mois de campagne électorale risquaient d'ouvrir les yeux des vassaux et de compromettre la chute de l'Irak dans l'escarcelle des croisés de la " Liberté " et de la " Justice ". Ni l'un, ni l'autre n'ont encore vraiment compris qu'ils n'ont rien à craindre, puisque le véritable anneau de Gygès n'est autre que l'encéphale schizoïde d'une espèce vouée de naissance à se rendre invisible à elle-même . Il suffit qu'elle appuie sur le commutateur qui déclenche ses auto enchantements pour que des légions d'anges accourent la cacher sous leurs ailes.
Nos ancêtres s'imaginaient que la vérité et l'erreur se combattaient les armes à la main et à visage découvert, de sorte que des juges intègres les départageaient le plus aisément du monde. L'anthropologie critique observe les tissus et la trame des ailes dont les anges habillent notre histoire. De quelle nature et de quelle couleur étaient-elles, les ailes de saint Anthony Blair quand il est venu supplier les vingt-cinq Etats-membres de l'Europe de se blottir encore davantage sous les ailes de l'aigle des démocraties ? Puisque ses propos n'ont déclenché ni l'hilarité du monde entier , ni la colère des Européens, c'est que les anges des modernes ne sont autres que le faisceau des idéalités qui se promènent dans leur tête et qui font, de toute leur matière grise, un anneau de Gygès dont l'anthropologie critique observe le chaton. Cette science permettra-t-elle de prendre la mesure du degré d'asservissement d'un Vieux Continent que les néo-conservateurs de Washington qualifient à juste titre de Pygmée ? Mais, pour cela, il faut avoir déjà trouvé les armes de la contre magie qui permettront de prendre la pierre enchantée en défaut. Pour trouver la faille, il nous faut conquérir rien moins qu'une science de nos auto vassalisations, donc une méthodologie entière. Sinon, notre science historique demeurera incapable de rendre compte de la revanche progressive de la Perse sur Athènes et Lacédémone ou du déclin de l'empire romain.
C'est dire que l'étude anthropologique de l'anneau de Gigès qu'est le cerveau simiohumain n'est autre que la clé de la politique et de l'histoire de demain . Mais si l'anneau de Gygès frappe notre espèce tout entière d'une cécité de type angélique , la proportion des encéphales capables de déjouer ses sortilèges varie selon le degré d'évolution de notre encéphale ; et notre évolution nous appelle à l'étude anthropologique des anges qu'on appelle des théologies. Voyons donc comment la spectrographie de nos théologies se situe au cœur d'une véritable connaissance de la cécité dont notre politique et notre histoire se trouvent frappées.
4 - Notre cerveau d'enfants
Il existe divers types de cécité, donc d'invisibilité de l'histoire réelle. Dans le Monde daté du 10 novembre 2004, Michel Barnier proposait à l'Amérique qu'elle nous concédât un partenariat politique. Du reste, la représentante du parti républicain à Paris avait suggéré qu'un Bush réélu " offrît quelque chose " à l'Europe. Mais il se trouve que nous disposons, depuis plus de six mille ans, d'une mémoire historique dont le mérite est de nous enseigner qu'il n'est encore jamais arrivé et qu'il n'arrivera évidemment jamais que le fort et le faible se partageassent gentiment le pouvoir en ce bas monde. Il faut informer les enfants de ce que la puissance est une reine dont on ne demande pas la main et qui ne la donne qu'au mieux armé de ses prétendants. Le monde ne sera délivré de l'anneau de Gygès de l'enfance que si nous apprenons à décrypter, non point l'histoire de nos fémurs et de nos cubitus, mais celle de l'évolution de notre matière grise, qui est retombée en enfance et qui nous a conduits à l'aveuglement politique.
Aussi le moment semble-t-il venu d'en appeler à un verdict de la logique pour prendre acte de ce que nous appartenons à une espèce nécessairement demeurée semi animale, puisque, par définition, notre évolution n'est pas encore achevée. Constatons qu'au cours de notre lente migration d'une espèce à l'autre, notre cerveau d'enfants s'est peuplé de personnages irréels par définition et prenons acte de ce que, même parmi nos rares congénères que nous qualifions d'adultes, fort peu se montrent ahuris par l'évidence que nous sommes demeurés les otages des mondes imaginaires que les encéphales de nos ancêtres ont sécrétés au cours des millénaires. Tous nos dieux du passé ont beau être morts de vieillesse, d'autres les ont aussitôt remplacés. Il est vrai que les derniers arrivés de nos Célestes se présentent sous des traits tellement plus séduisants que leurs prédécesseurs que la croyance en leur existence réelle est demeurée viscéralement ancrée dans la matière grise de milliards de nos semblables.
Mais nous commençons de nous étonner de compter si peu de cerveaux pétrifiés de constater que leur " vrai Dieu " est toujours celui de l'endroit où le hasard les a fait naître. Face au prodige d'une chance aussi stupéfiante qu'universellement répandue, prenons acte de ce que la politique et l'histoire de notre simiohumanité ne se sont jamais trouvées à un carrefour aussi décisif de notre évolution cérébrale qu'en ce début chaotique du IIIe millénaire du ciel des chrétiens. En tant qu'anthropologues en transit entre nos chromosomes d'hier et ceux de demain, devenons conscients de ce que nos plus grands Etats demeureront privés de toute connaissance sérieuse de notre espèce aussi longtemps que la quasi ubiquité d'un phénomène psychogénétique aussi délirant que la croyance en l'existence de trois géants vaporeux du cosmos ne se placera pas au cœur de toute anthropologie désireuse de conquérir le statut d'une science .
5 - La première crise mondiale du cerveau simiohumain /http%3A%2F%2Fperso.wanadoo.fr%2Faline.dedieguez%2Ftstmagic%2F1024%2Ftstmagic%2Ftriangle.gif)
L'élection de G. W. Bush à la présidence des Etats-Unis d'Amérique est donc une chance historique à saisir par toutes celles, parmi les pauvres sciences de nous-mêmes que nous avons eu l'imprudence de baptiser prématurément d'humaines ; car le représentant et l'acteur de l'encéphale moyen de notre espèce qui siège à la Maison Blanche nous permet de prendre la mesure du degré de lucidité d'une espèce précipitée dans des mondes fantastiques par son expulsion partielle du règne animal. Mais le fabuleux religieux se trouve fort inégalement théorisés par nos diverses théologies. Nous les apprêtons aux climats, aux époques et à la psychologie de tous les peuples de la terre. L'ascension " providentielle " au rang de pilote de l'univers d'un croyant sincère , donc naïf , nous aide à prendre conscience de ce que, depuis la mort de Freud, notre recherche anthropologique piétine et se marginalise dans une arène inappropriée - celle que nous imposent des interdits culturels dont la prégnance a remplacé, sur les cinq continents, les tabous théologiques qui nous paralysaient autrefois.
Prenons l'exemple de Mme Irshad Manji , essayiste canadienne, née de parents indiens et d'origine ougandaise. Quinze ans après la condamnation à mort lancée contre Salman Rushdie par l'Imam Khomeiny, elle écrit: " Mon livre Musulmane, mais libre m'a exposée à la colère, à la haine, parce que je pose des questions que nous autres musulmans ne pouvons plus esquiver. Pourquoi, par exemple, gaspillons-nous les talents de la moitié des créatures de Dieu, les femmes ? (…) Surtout, comment des musulmans modérés peuvent-ils faire une lecture littérale du Coran alors qu'il abonde, comme tous les textes sacrés , en contradictions et ambiguités ? Le problème de l'islam d'aujourd'hui est que le littéralisme y devient dominant . (…) Je reçois régulièrement des menaces de mort sur mon site. Certains de mes assassins en puissance exaltent les vertus du martyre et veulent me précipiter dans les flammes de l'enfer . " (Le Monde, 8 nov.04)
On voit que, dans l'Europe entière, les vraies questions sont subrepticement et quasi inconsciemment passées sous silence, tellement l'anneau de Gygès de la croyance rend invisible l'évidence que notre espèce demeure livrée de naissance à de puissants fantasmes collectifs. Comment se fait-il qu'au cours de notre interminable voyage de l'animal vers l'homme les écrits que nous attribuons à des idoles soient à la fois sacrés et pleins de contradictions ? Comment se fait-il que le littéralisme, qui n'est qu'une forme du ritualisme, soit rejeté par des " croyants modérés " , mais demeurés tellement acéphales qu'ils ne se gênent en rien d'ignorer au nom de quelle théologie de la " modération " ils tiennent certains textes pour symboliques ou allégoriques et d'autres pour littéraux ? Comment se fait-il que la foi se nourrisse d'une fureur assassine exactement copiée sur celle d'un démiurge dont la rage n'y va pas de main morte, tellement il nous suffit de tourner le chaton d'une théologie vers le réel pour découvrir que les tortures que le ciel inflige outre tombe à ses créatures récalcitrantes ou désobéissante n'ont rien à envier à celles des pires tortionnaires ?
Ces questions s'étaient depuis longtemps endormies dans la léthargie d'une condition simiohumaine peu portée à la réflexion sérieuse ; mais il se trouve que l'élection de G. W. Bush condamne désormais le monde pensant tout entier à afficher le bulletin de santé de notre encéphale et à vivifier des interrogations tellement capitales qu'elles conditionnent l'avenir de toute civilisation qui voudrait demeurer réellement pensante. Souvenons-nous de ce que, de Laurent Valla à Freud et d'Erasme à Nietzsche , une Europe à peine sortie des ténèbres du Moyen-Age était devenue, pour plus de cinq siècles, le moteur mondial de notre intelligence.
6 - Que signifie " penser par soi-même "? /http%3A%2F%2Fperso.wanadoo.fr%2Faline.dedieguez%2Ftstmagic%2F1024%2Ftstmagic%2Ftriangle.gif)
Irshad Manji poursuit: " Je reçois encore plus de soutien , d'affection et même d'amour de la part de mes coreligionnaires que je ne l'aurais cru possible ( …) Ils me remercient de la permission de penser par eux-mêmes . " Mais que signifie " penser par soi-même " si l'anneau de Gygès a rendu diablement superficiel l'appel de Voltaire à notre lueur de raison? J'ai déjà rappelé que la question décisive est désormais de savoir pourquoi les dieux d'aujourd'hui sont demeurés des personnages censés exister hors de l'imagination de leurs adorateurs, alors que leurs prédécesseurs sont trépassés. S'il n'est pas encore permis de poser cette question-là - pis, si personne n'ose seulement la formuler clairement, alors que nous savons tous que nos dieux anciens étaient des êtres imaginaires - c'est sans doute que nous ne voulons pas reconnaître que, pendant des millénaires, des peuples entiers furent les otages consentants de leurs songes religieux et que les plus vastes empires nous renvoient au statut d'un animal que la nature a rendu viscéralement onirique pour longtemps, mais qui semble désormais en voie de changer de cerveau sous une contrainte inconsciemment provoquée par la première crise planétaire du cerveau simiohumain des modernes : celle que l'empire américain a déclenchée en scellant à nouveaux frais l'alliance de la guerre avec la foi, qui est multimillénaire et connaturelle au fait religieux depuis les origines jusqu'à nos jours.
Cette question nous était demeurée entièrement interdite d'examen du temps où Zeus régnait sur Athènes et son homologue Jupiter sur l'empire romain. Mais comment demeurerait-elle encore longtemps interdite dans l'Europe du début du IIIe millénaire, alors qu'il est devenu d'une évidence criante que notre humanisme demeurera aveugle, sourd et muet à l'échelle de la terre entière si, un siècle et demi après la parution de L'évolution des espèces, nous ne nous décidons pas à fabriquer la balance à peser le crâne d'Hamlet ? Il est devenu aussi ridicule de réfuter l'existence des trois dieux uniques que de réfuter celle de Zeus, d'Osiris ou de Mithra. C'est dire que l'heure a sonné , pour la pensée mondiale, de retourner le chaton de l'anneau de Gygès et de nous demander ce que nos idoles disent de nous.
7 - Quelle balance fabriquerons-nous ? /http%3A%2F%2Fperso.wanadoo.fr%2Faline.dedieguez%2Ftstmagic%2F1024%2Ftstmagic%2Ftriangle.gif)
On entend ici ou là des voix s'élever pour que l'Europe civilisée se décide enfin à faire entendre une " défense et illustration " énergique des valeurs qui lui sont propres. Mais si , aux yeux des fils de Descartes eux-mêmes, le combat de l'Amérique pour la légitimation du créationnisme ou des " droits souverains de Dieu " est censé se situer sur le champ de bataille de la " culture mondiale ", comment le Vieux Continent croiserait-il jamais sérieusement le fer avec des théologiens qui lui répondront sans sourciller, primo, que les " droits de l'homme " ne sont pas des " valeurs " faites de main d'homme , secundo qu'ils sont subordonnés à ceux du ciel et tertio, que cela est irréfutablement démontré du seul fait que les Saintes Ecritures du judaïsme, du christianisme et de l'islam en témoignent noir sur blanc ? Le Vieux Continent est donc condamné à reconnaître que, deux siècles après Voltaire, les élites de la raison mondiale ne disposent encore en rien de l'armure cérébrale qui permettrait à notre simiohumanité de se délivrer de la croyance en l'existence de trois Dieux qu'habillent trois théologies incompatibles entre elles. Comment se fait-il que la raison se soit endormie dans le monde entier après sa demi victoire de 1905 sur les bords de la Seine ?
Certes, le freudisme avait démontré le poids psychique du père de famille dans les religions du Livre. Alors que Jahvé est demeuré un personnage apprêté par Moïse en chef de guerre adroit et en législateur averti, les deux autres monothéismes ont pris la succession du Zeus du Bas-Empire que la centralisation administrative romaine avait progressivement élevé au rang d'un père omnipotent et dont Saint Paul avait su calquer les prérogatives sur le modèle patriarcal de la famille romaine. Puis cette divinité trop largement désincarnée pour satisfaire l'appel populaire à des pères visible s'est dotée d'un fils né d'une mortelle, à l'instar des dieux gréco-romains , qui étaient attirés par la beauté de nos femmes; et l'on a vu cette progéniture unique se hisser progressivement au rang de "bras droit ", puis d'égal absolu de son géniteur en esprit afin de se substituer aux animaux de boucherie sur nos autels, ce qui a fait, pour deux millénaires, de notre retour subreptice aux sacrifices humains antérieurs à Abraham le moteur universel de notre obéissance politique.
C'est ainsi que G. W. Bush revivifie l'alliance viscérale de la foi avec la guerre. Que nous dira maintenant le chaton retourné de l'anneau de Gygès ? Que le pacte des autels avec le sang témoigne avec éloquence de notre retour massif aux sacrifices humains et que nous en avions seulement changé l'habillage théologique pendant les quelques siècles où nous avions cru pouvoir nourrir nos autels d'innocents bovidés, comme si de trop maigres présents pouvaient contenter nos idoles. Vite, demandons à l'anneau de rendre invisible ce terrible spectacle. Quant à Allah, il a donné aux Arabes un démiurge délivré de nos sacrifices humains, célibataire et capable de parler à ses fidèles dans leur langue.
8 - La psycho- histoire américaine
Un seul psycho-historien, à ma connaissance, Marc-André Cotton, a tenté d'élargir les voies médicales et pédagogiques ouvertes par l'interprétation freudienne des métamorphoses mythologiques du père de famille (Les démons de l'Amérique). Sa revue ( Regard conscient , www.regardconscient.net) s'inspire de l'enseignement de la " psychopolitique " (The Institute for Psychohistory www.psychohistory.com. Mais la lecture de notre histoire dépend de l'interprétation que notre cerveau est capable d'en donner, donc de la profondeur ou de la superficialité de la psychologie qui nous en propose le déchiffrage. Quelle est la forme protestante de l'invisibilité du monde qu'enfante l'anneau miraculeux ?
Tournons à nouveau le chaton et observons que la psychopolitique et la psychohistoire enseignées aux Etats-Unis mettent en pleine lumière non seulement l'origine calviniste de ces disciplines paramédicales, mais également une rousseauisme inscrit dans le mythe de la chute, selon lequel notre espèce aurait subitement perdu la splendeur de son innocence native et se trouverait désormais livrée aux perversions d'une vie sociale que nous détournerions délibérément de sa pureté originelles, mais sans réussir entièrement à rendre impuissant le miracle de notre " véritable conscience ". On peut lire : " Par nature, les humains ne peuvent être qu'omniscients. (…) Sans contraintes, ils prendraient place au sein de la communauté où leur vie véhicule l'harmonie, si bien que toutes leurs facultés, base de leur polyvalence, seraient toujours reconnues. La conception de la complémentarité recroqueville la grandeur de l'Homme dans des rôles imposés dès l'enfance et sanctionnés par des formations et des professions issues de cette réduction. " (Sylvie Vermeulen, Les coulisses de la démocratie, in Regard conscient, n°18)
En vérité, nous dit l'anneau de Gygès, le mythe vétéro-testamentaire d'un Eden dont notre espèce aurait été chassée à la suite d'un péché originel remonte au mythe de l'âge d'or des Anciens, ce qui nous renvoie aux origines de la scission de notre encéphale entre un monde paradisiaque et le monde réel ; et cette scission proprement simiohumaine demeure visible jusque dans les analyses pseudo scientifiques des ratés idéologiques de l'éducation. On pourra lire : " La force brutale des parents, du corps médical et du corps enseignant, qui est imposée à l'enfant à chaque instant, engendre une culpabilité chez les intervenants, que ces derniers tentent d'apaiser en raisonnant l'enfant. Celle-ci doit comprendre le comportement des adultes et adhérer à leurs raisons. La subtilité qui fait advenir ce qui , malgré la manipulation, reste un prodige, s'appelle la conscience, dont l'existence est pourtant ignorée par tous ces éducateurs. Dans le cruel déni de cette conscience, la raison, conçue par la volonté de justifier la domination, est saisie comme substitut. Ainsi le parent, puis la société, manipulent l'enfant terrorisé et le modèlent au gré des rôles nécessaires à leurs schémas relationnels. " ( Ibid).
9 - Retour à Dominique de Villepin /http%3A%2F%2Fperso.wanadoo.fr%2Faline.dedieguez%2Ftstmagic%2F1024%2Ftstmagic%2Ftriangle.gif)
Dans la Genève de Calvin comme dans l'Amérique d'aujourd'hui, le schéma d'une pédagogie mythique associait déjà la politique du ciel avec une démocratie fondée sur les bienfaits de la grâce. Mais cette grâce n'était pas encore devenue euphorique au point que l'anneau de Gygès du calvinisme permît de soustraire le champ entier de la politique mondiale au regard de la raison critique et de faire voter des peuples immenses sur des problèmes dont l'existence même lui demeure entièrement inconnue. Nous retrouvons ainsi la révolution introduite comme en secret par Dominique de Villepin dans une lecture de l'histoire fondée sur l'interprétation anthropologique des théologie. Si l'on écrit , comme je l'ai déjà rappelé : " Après s'être engagés en Extrême Orient , les Etats-Unis rêvent désormais de remodeler le monde arabe du Maghreb au Moyen-Orient, cette nouvelle poudrière que ses réserves pétrolières rendent cruciale pour les intérêts de l'Occident. " (Le Requin et la mouette p. 102), il faudra descendre dans les profondeurs psychobiologiques des mythes religieux qui ont pris en otage la géopolitique contemporaine tout entière.
C'est dire que, sans une anthropologie critique résolument branchée sur le transformisme et capable de spectrographier l'évolution de l'encéphale scindé entre le réel et des mondes fabuleux qui caractérise notre espèce depuis sa sortie titubante du règne animal , l'Europe se trouve privée de l'assise d'une connaissance scientifique des fondements psychobiologiques communs non seulement aux religions monothéistes , mais au polythéisme des Anciens, qui n'étaient pas encore construits sur le mythe d'un père du cosmos . Du coup, le surgissement, en plein XXe siècle, d'un mythe idéologique fondée sur l'attente du salut terrestre allait précipiter le tiers ou la moitié des intellectuels européens dans l'utopie parareligieuse du marxisme , ce qui démontre combien l'énigme de notre vie onirique ne réside qu'après coup dans la croyance de notre espèce en des théologies de factures diverses , mais dans la scission interne de l'anneau de Gigès que notre boîte osseuse est demeurée à elle-même. Aussi, seul l'examen du fonctionnement dichotomique du singe-homme est-il susceptible d'armer la psychanalyse et l'histoire de l'assise scientifique nécessaire au décryptage de nos croyances schizoïdes, tellement elles se caractérisent toutes par la faculté d'enfanter des univers fantasmés et de les substituer au monde visible .
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Mariali: Bush: Merci, Dieu, pour ton aide. Maintenant je décide, tu exécutes
Dieu : Oui Monsieur le Président
Si Dieu existait, même à l'état hyper vaporeux auquel nous avons fini par le réduire, il me faudrait saluer sa sagesse à l'égard de l'avorton qui signe ces lignes, lui qui aurait fait élire un président des Etats-Unis censé lui " parler face à face comme un ami parle à un ami " (Exode, 33,11). Quelle chance pour l'Europe des vermisseaux de la pensée et de la science que nous sommes, que l'anneau de Gygès soit tombé entre nos mains et qu'il nous contraigne de choisir entre notre Moyen-Age et notre décision de prendre enfin à bras le corps la question qui seule réveillera l'audace des suicidaires de notre évolution - celle de savoir pourquoi le singe-homme tente de se colleter avec trois idoles dont le statut politique est construit en réplique au sien, ce qui lui permet de s'écrier à tout moment qu'il est " capable de Dieu " . Décidément, nos théologies sont des autoportraits tellement criant de vérité de notre espèce que si nous n'écoutons pas ce que ces miroirs parlants disent de nous, c'est que nous aurions décidément grand peur d'apprendre à peser la simiohumanité du génocidaire du Déluge et du souverain des enfers .
10 - L'eucharistie américaine
Poursuivons la spectrographie anthropologique du messianisme calviniste qui inspire le Nouveau monde : cette forme de l'anneau de Gigès demeurera un rébus diplomatique indéchiffrable si nous n'observons pas comment son rival, le catholicisme, place tour à tour la créature sous le sceptre de la grâce et sous la férule de la divinité, ce qui la fait habilement osciller entre sa glorification et sa damnation. Quelle est la dichotomie psychique, intellectuelle et morale de l'idole qui interdira aux fidèles de Rome de jamais s'identifier ouvertement au créateur mythique dont ils actionnent en secret les ressorts ? Pour le comprendre, observons comment, de son côté, le messianisme d'inspiration calviniste enfantera nécessairement des légions d'élus du ciel que les démocraties angéliques auront mission d'incarner.
Quand les cohortes innombrables des substantifiés de la grâce affament Cuba ou l'Irak au prix d'un gigantesque génocide - principalement, un massacre de femmes et d'enfants - ce sera parce que l'anneau de Gigès de leur théologie aura tourné vers la terre le chaton de la pestifération native de peuples privés de l'élection divine. La connaissance anthropologique de l'eucharistie mentale calviniste révèle qu'il s'agit d'une transsubstantification symbolique en pain des anges de la chair et du sang de l'histoire du monde. La radiographie critique des théologies du sacrifice de l'autel conduit non seulement à la connaissance scientifique des modèles d'anneaux de Gigès que figurent les diverses confessions chrétiennes, mais au scannage des divers mythes cultuels de l'autel qui se partagent l'encéphale enchanté des fuyards de la nuit animale.
Aussi l'essentiel reste-t-il à dire : à savoir que l'anneau de Gigès n'est autre que le sacrifice chrétien. Si le chaton est tourné vers la terre, on voit un homme torturé à mort sur une potence ; si le chaton est tourné vers le ciel, non seulement ce meurtre devient invisible, mais il se change instantanément en une offrande tellement délectable que l'idole ne cesse de s'en lécher les babines; et, depuis vingt siècles, elle exige instamment la réitération de cet assassinat afin de le changer sans fin en un parfum agréable à ses narines.
Or, la machine américaine de la rédemption de l'univers a réussi à déposer l'anneau de Gigès du sacrifice chrétien sur l'autel de la démocratie mondiale : quand le chaton reflète le monde visible, on voit un empire dont la puissance n'y va pas par quatre chemins courir à la conquête du monde les armes à la main ; quand le chaton regarde les nues, on voit toutes les nations épauler l'Amérique dans son combat pour la délivrance de notre espèce des fléaux du Mal et de la mort . Le prodige instantané qui se produit alors - le conquérant en devient subitement invisible - est beaucoup plus universel que celui de l'autel romain, parce que toutes les démocraties en sont comme ensorcelées et se ruent toutes ensemble vers le ciel de leurs idéalités ; et aussitôt leurs carnages échappent à tous les regards du seul fait qu'ils sont perpétrés en commun. L'Amérique illustre l'ultime métamorphose théologique du mythe eucharistique, celle où la Liberté, l'Egalité et la Fraternité deviennent les armes du sacrificateur, celle qui permet aux principes de 1789 de changer les démocraties en exécutrices des hautes œuvres de la justice divine.